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Une église qui souffre 

Une église qui souffre 

Dans une interview à la « Rossiïskaïa gazeta », le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, a parlé des persécutions contre les chrétiens en Éthiopie.

- Monseigneur, ces derniers mois, des témoignages alarmants arrivent d’Éthiopie, où un processus de persécutions contre les chrétiens prend de l’ampleur. En août de l’année dernière, la « RG » parlait déjà de ces évènements. Nous écrivions alors : « Des dizaines de milliers de chrétiens de l’Église éthiopienne ont organisé des protestations à Addis-Abeba et dans l’état d’Amhara, au nord de l’Éthiopie, à la suite d’incendies criminelles et d’attaques contre les chrétiens. Des églises ont été pillées et incendiées, des prêtres ont été tués. » Où en est-on actuellement, la situation a-t-elle évolué depuis un an ? Est-ce vraiment un nouveau foyer de christianophobie dans le monde contemporain ?

- Les persécutions contre les chrétiens ne sont pas nouvelles, elles font, hélas, partie du quotidien. On en reçoit régulièrement de nouveaux témoignages. On parle depuis des années du Proche-Orient, de la Syrie et de l’Irak. Mais les métastases de l’extrémisme se répandent. Sous nos yeux, l’Afrique subsaharienne devient un de ces foyers de persécutions. C’est ce que disait le patriarche Cyrille dans son discours d’ouverture au IIe Sommet des leaders religieux du monde, à Bakou, en novembre dernier.

L’épicentre des persécutions est le Nigéria, où se poursuit un véritable génocide de la population chrétienne. En Éthiopie, l’antique Église éthiopienne, la plus importante numériquement parlant sur le continent africain, est cruellement persécutée.

Des attaques contre les églises se produisaient de temps en temps auparavant : les agresseurs étaient, généralement, des rebelles islamistes somaliens. Ce qui n’était naguère encore que des raids a pris la dimension de persécutions systématiques. Les églises d’Éthiopie sont incendiées, ainsi que les maisons des chrétiens ; on tue les prêtres, on tue des laïcs. Des gens se font enlever en pleine rue, ils disparaissent, sont torturés, on leur coupe la main droite pour qu’ils ne puissent pas se signer. Tous ne reviennent pas : la plupart sont battus à mort. Les victimes sont violentées sans distiction d’âge, de sexe ou de nationalité : il suffit qu’une personne porte une croix ou qu’on sache qu’elle fréquente l’église. Le pire est que ce n’est plus l’œuvre de terroristes étrangers.

- Qui sont les coupables ? Comment expliquer ces épouvantables méfaits ? Pourquoi l’Éthiopie ?

- Les coupables sont aujourd’hui les membres radicaux de mouvements nationalistes de l’éthnie oromo, l’une des principales ethnies éthiopiennes. L’Éthiopie est un pays multinational, elle compte plusieurs dizaines de peuples différents. Les groupes ethniques les plus nombreux sont les Amharas, les Tigréens et les Oromos susmentionnés. Traditionnellement, ce sont eux qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire du pays. Les Amharas et les Tigréens sont des Sémites, membres depuis des siècles à l’Église éthiopienne. Les Oromos sont d’origine hamite ; la moitié d’entre eux sont aussi membres de l’Église éthiopienne, les autres sont musulmans. Cependant, ces derniers temps, du fait de l’activité intensive de missionnaires occidentaux, de plus en plus d’Oromos sont devenus protestants, adeptes de différents courants charismatiques.

Les évènements actuels ont plusieurs causes, tant intérieures que globales. L’Éthiopie est l’un des plus anciens pays chrétiens du monde, le cœur de l’Afrique chrétienne ; or, elle est encerclée d’états ravagés par des conflits. Certains de ces pays voisins sont connus pour fournir en guerriers ou pour financer des groupes terroristes anti-chrétiens. Citons la Somalie, où domine le groupe « Chabab », qui s’en prend régulièrement au Kenya. Citons aussi le Yémen, dont une partie est contrôlée par « Al-Qaïda ». L’organisation des « Frères musulmans », dont l’activité en Égypte a été largement réprimée, continue à sévir aux frontières de l’Éthiopie. N’oublions pas non plus la proximité de l’Arabie Saoudite, qui dispose de moyens financiers presque illimités, souvent employés à asseoir son influence sur les pays voisins. Par ailleurs, des flux de migrants transitent par l’Éthiopie depuis les pays en guerre de l’Afrique équatorienne : la RCA, le Congo et d’autres. Il existe donc de nombreux canaux par lesquels des extrémistes peuvent s’introduire dans le pays. Les Éthiopiens en sont victimes, sur leurs terres et au-delà. Le monde avait été bouleversé par les images de l’assassinat de trente chrétiens éthiopiens en avril 2015, sur les rives de la Méditerranée, en Lybie, vous vous en souvenez.

Je remarquerai que l’Afrique subsaharienne a des chances de devenir dans l’avenir une des régions les plus chrétiennes de la planète. La statistique montre que si la tendance actuelle se poursuit, d’ici 25 à 30 ans, le nombre de chrétiens africains pourrait dépasser le nombre total de chrétiens en Europe et en Amérique latine. L’Église éthiopienne serait alors la troisième communauté chrétienne du monde et la plus importante d’Afrique avec plus de 65 millions de fidèles, ce qui correspond à environ 2/3 de la population éthiopienne.

En même temps, l’Afrique est un immense réservoir de ressources naturelles, nécessaires à l’industrie des hautes technologies. Une lutte sans merci se livre pour ces ressources, à laquelle il est rentable de donner, par exemple, les traits d’une guerre de religion. Il y a quelques années, l’Éthiopie a vu arriver un nouveau gouvernement, dirigé par le premier ministre Abiy Ahmed Ali. En quelques années, il est parvenu à des résultats très positifs, dont le principal est la signature d’un armistice avec l’Érythrée, mettant ainsi fin à 20 ans de conflit. Ce succès a valu à A. A. Ali le prix Nobel de la paix. L’Éthiopie a aussi joué un rôle actif dans la vie politique internationale. Cela a déplu à ceux qui ont l’habitude de voir dans l’Éthiopie une simple colonie et une source de matières premières bon marché.

- On aurait misé sur la destabilisation du pays ? Et on aurait utilisé à ces fins le facteur ethnique et le facteur religieux ?

- Oui. On a d’abord aggravé les confrontations entre Amharas et Tigréens, d’une part et Oromos d’autre part. Les Oromos se sont mis à exiger des changements politiques, à s’opposer aux Amharas et aux Tigréens, il y a eu un conflit interethnique. Les Oromos ont organisé une série de manifestations de protestation dans le pays. Mais, de façon significative, les manifestants s’en sont pris aux églises, ils se sont livrés aux actes sauvages dont j’ai parlé au début. Peu avant, des dizaines de milliers de machettes neuves, l’arme principale des crimes en Afrique, avaient été distribués aux manifestants.

Ce sont des provocations qui ont servi de prétexte aux pogroms, c’est un fait avéré aujourd’hui. La principale d’entre elle s’est produite fin juin : un chanteur célèbre, militant du mouvement oromo Hachalu Hundessa, a été assassiné. Les extrémistes de cette ethnie ont organisé des pogroms, accusant les autres ethnies de ce crime. Que viennent faire l’Église et les chrétiens dans cette affaire ? Pourquoi ont-ils été attaqués ?

En parallèle, on a organisé un schisme dans l’Église. Quelques personnes ont déclaré qu’elles fondaient un Mouvement orthodoxe populaire oromo, présenté comme une alternative à  l’Église éthiopienne. Ce mouvement de schismatiques n’est pas très nombreux, mais il a joué son rôle dans l’expansion du conflit. On a répandu parmi la population chrétienne oromo l’idée que l’Église éthiopienne leur serait étrangère historiquement, que c’était l’Église de leurs ennemis les Amharas et les Tigréens, etc.

C’était en 2019. Cette année, les radicaux oromos ne se contentent plus de tuer des Amharas et des Tigréens, ils tuent aussi des membres de leur ethnie qui refusent de renier l’Église à laquelle leurs ancêtres ont appartenu pendant des siècles. Le conflit, déplacé sur le plan religieux, échappe à tout contrôle. Peut-être était-ce que voulaient ses initiateurs ? Peut-être l’objectif est-il de plonger l’Éthiopie dans le chaos, d’en faire une seconde Somalie, d’anéantir le principal état chrétien de la région ?

- A-t-on des données sur le nombre de victimes ?

- Suivant les données dont dispose l’Église éthiopienne, depuis 2019 on a incendié et détruit des dizaines d’églises et des centaines de maisons de chrétiens de l’Église éthiopienne. Plusieurs milliers de personnes ont été tuées. Des milliers sont handicapées à vie. Pas moins de 12000 personnes ont fui leurs habitations. En général, cette barbarie se produit dans les petites villes et dans les campagnes. Mais il y a eu des cas dans la capitale, à Addis-Abeba.

- Comment se conduit le gouvernement éthiopien dans ce contexte ?

- Le gouvernement éthiopien cherche à résoudre le problème. Mais il faudrait pour cela que les pogroms et les assassinats ne restent pas impunis, que leurs participants répondent de leurs actes selon la loi. Les médias devraient en parler plus et dire à la communauté internationale la vérité sur les souffrances des chrétiens.

Quant à l’Église éthiopienne, elle a pris des mesures sévères contre les schismatiques et a appelé à rétablir la paix dans le paix. L’Église se montre favorable à la paix, car ses enfants sont aussi bien des Oromos que des Amharas et des représentants d’autres ethnies éthiopiennes. Le patriarche éthiopien Abuna Mathias s’est adressé aux fidèles dans un esprit de charité évangélique, parlant de la venue du temps des martyrs, pleurant et priant pour son pays.

- On dit souvent que l’Église éthiopienne est l’une des plus anciennes communautés chrétiennes du monde et une de celles qui comptent le plus grand nombre de fidèles. Elle est aussi la plus méridionale et celle qui est la plus éloignée de nous.

- La foi chrétienne s’est répandue en Éthiopie dès le Ier siècle, avec la prédication de l’eunuque de la reine Candace, baptisé par l’apôtre Philippe. A cette époque, les Éthiopiens confessaient depuis déjà mille ans la foi vétérotestamentaire, et leurs dirigeants tiraient leur origine du roi Salomon et de la reine de Saba. L’Éthiopie est mentionnée dans la Bible au livre de la Genèse. Suivant une légende, c’est là qu’est conservée l’Arche de l’Alliance transférée depuis Jérusalem.

L’Église éthiopienne a été fondée au début du IVe siècle. Elle relève des Églises orientales, ou préchalcédoniennes, qui ne reconnaissent que les trois premiers conciles œcuméniques. Nous ne sommes donc pas en communion avec elle. Cependant, nous entretenons des liens étroits avec l’Église éthiopienne, qui n’a pas moins contribué à l’avènement et au développement de l’état que l’Église orthodoxe russe dans l’histoire de la Russie. De façon générale, le cheminement de ces deux peuples accuse des ressemblances certaines. Comme en Russie, l’Éthiopie a été pendant des siècles une monarchie souveraine chrétienne. L’adoption du christianisme a été pour les Éthiopiens un évènement de la même envergure que le baptême de la Russie pour nous. Sauf que chez eux, cela a eu lieu en l’an 330. Ainsi, l’Éthiopie, avec l’Empire romain d’Orient et l’Arménie est l’un des premiers états chrétiens du monde.

Comme en Russie, les églises et les monastères d’Éthiopie ont été des centres de rayonnement culturel. L’Église éthiopienne a sa langue liturgique, le guèze, qui se différencie de la langue amhara à peu près autant que le slavon d’église du russe moderne. Les Éthiopiens suivent un calendrier liturgique proche du nôtre. Depuis l’Antiquité, la vie monastique n’a pas été interrompue, les fidèles, même les laïcs, se distinguent par leur piété, leur fidélité aux traditions religieuses. Pour les chrétiens éthiopiens, il est impensable de ne pas aller à l’église le dimanche ou les jours de fête. Ils se confessent et communient souvent, ils baptisent leurs enfants, se marient à l’église, observent strictement la règle de prière domestique. Suivant une tradition antique, les Éthiopiens marquent leur talon de la croix, afin que le témoignage de la foi les accompagne leur vie durant.

- La communauté internationale est-elle informée de la tragédie qui se déroule actuellement ? Qui peut s’opposer et qui s’oppose aux persécutions contre les chrétiens d’Éthiopie ?

- En général, les persécutions contre les chrétiens, si cruelles soient-elles, n’attirent pas immédiatement l’attention des médias. Cela se vérifie avec l’Éthiopie. On n’en parle pas, et beaucoup ne savent pas.

En même temps, les Éthiopiens ont fait à leurs dépens l’expérience du monde occidental, et ils n’en attendent pas particulièrement de soutien. Du XVIe au XIXe siècle, le pays a éprouvé plus d’un malheur causé par des intervenants portugais, français, britanniques et italiens, par des colonisateurs et des missionnaires. Nombre de hiérarques, de prêtres, de moines et de laïcs éthiopiens sont morts de la main d’envahisseurs européens, qui tentaient de faire des Éthiopiens des esclaves et de conquérir leurs terres. La dernière tentative a été entreprise par le régime fasciste de Mussolini. L’Éthiopie a tenu bon, elle est le seul état d’Afrique à ne jamais avoir été une colonie. La mémoire historique est forte dans le peuple éthiopien.

Les chrétiens d’Éthiopie manifestent ouvertement leur sympathie pour la Russie et pour l’Église orthodoxe russe. Cette tendance n’est pas nouvelle, mais elle s’exprime avec une vigueur renouvelée aujourd’hui. Les Éthiopiens voient en notre pays le principal défenseur des chrétiens persécutés dans le monde. La reprise des contacts entre le Patriarcat de Moscou et l’Église éthiopienne y a contribué. A l’invitation du patriarche Cyrille, le patriarche éthiopien Abuna Mathias est venu en Russie en 2018. La Commission pour le dialogue entre l’Église orthodoxe russe et l’Église éthiopienne a été fondée la même année. A l’automne dernier, dans le cadre de cette commission, une délégation de médias laïcs et religieux russes s’est rendue à Addis-Abeba. Des foules de gens ont accueilli les délégués dans différentes régions du pays, tenant des drapeaux russes et des portraits de Poutine et du patriarche Cyrille, avec des inscriptions, dont certaines en russe : « Merci Poutine, merci patriarche Cyrille ! ». C’était leur manière d’exprimer leur reconnaissance de ce que l’Église russe n’oublie pas les chrétiens d’Éthiopie et entretient des contacts avec eux.

En décembre 2019, le patriarche Cyrille a été l’un des premiers leaders religieux du monde à élever sa voix pour défendre les chrétiens d’Éthiopie. Sa Sainteté a envoyé une lettre au premier ministre A. A. Ali, se disant préoccupé du développement alarmant de la situation et lui demandant de défendre l’Église éthiopienne des persécutions.

Nous sommes en contact permanent avec nos confrères de l’Église éthiopienne. Aujourd’hui, l’essentiel est de briser le blocus informationnel, de faire connaître la vérité sur ses souffrances à un large public. Par ailleurs, les chrétiens éthiopiens qui sont forcés de quitter leurs maisons, devenant des exilés de l’intérieur, ont besoin d’aide matérielle. Ils ont besoin de produits alimentaires de base, de vêtements, de produits d’hygiène courante. Le problème est d’une criante actualité, alors que la menace du coronavirus s’ajoute à leurs malheurs.

- Les rapports entre la Russie et l’Éthiopie, établis dès avant la révolution et poursuivis pendant l’époque soviétique, favorisent-ils les contacts avec l’Église éthiopienne. Des relations au niveau des deux Églises ont déjà dû exister dans le passé ?

- Les relations diplomatiques entre ce qui était alors deux empires, l’Empire russe et l’Empire éthiopien, ont été officiellement établies en 1898, nous en avons fêté le 120e anniversaire il y a deux ans. Mais des relations politiques, commerciales et culturelles existaient déjà dès le milieu du XVIIIe siècle. Les premiers contacts interecclésiaux datent de cette époque. Au XIXe siècle, l’archimandrite Porphyre (Ouspenski), chef de la Mission spirituelle russe à Jérusalem, a beaucoup contribué à l’établissement de rapports entre les Églises russe et éthiopienne. Il a compilé une somme immense de documents sur l’histoire, la doctrine, la liturgie et les coutumes des chrétiens éthiopiens. En 1888, une délégation ecclésiastique abyssinienne est venue à Kiev, participer aux cérémonies du 900e anniversaire du baptême de la Russie. En 1895, l’empereur Ménélik II a reçu une mission russe à sa cour. En 1896, des représentants de l’Église éthiopienne, faisant partie d’une délégation nationale, ont pris part à la cérémonie du couronnement de l’empeureur Nicolas II, à Moscou.

Au milieu du XXe siècle, c’est Mgr Nicodème (Rotov), métropolite de Leningrad et de Novgorod qui a contribué au développement des relations entre les deux Églises. Ensuite, dans les années 1960-90, des délégations de l’Église russe sont souvent venues en Éthiopie, de même que nos frères de l’Église éthiopienne venaient en visite en Union soviétique, puis en Fédération russe. Rappelons la visite du patriarche Pimène en Éthiopie, en 1974, la visite du patriarche éthiopien en URSS en 1978, celle du patriarche Abuna Paul en 1996. Les contacts se sont poursuivis au XXIe siècle. En septembre 2011, je suis allé en Éthiopie, à la tête d’une délégation de l’Église orthodoxe russe.

Les contacts se développent aussi au niveau académique. Plusieurs étudiants éthiopiens, devenus par la suite des hiérarques influents, sont passés par nos écoles de théologie. Le recteur de l’Académie de théologie de la Sainte-Trinité d’Addis-Abeba, l’archevêque Abuna Timothée, a fait ses études à l’Académie de théologie de Leningrad, en même temps que le futur patriarche Cyrille. Un autre hiérarque, l’archevêque Abuna Gabriel, était étudiant de cette même académie à l’époque où le patriarche Cyrille, alors évêque de Vyborg, en était le recteur.

Ces liens continuent à se développer. L’Église orthodoxe russe ne laissera pas ses frères éthiopiens sans soutien. Particulièrement dans les circonstances dramatiques qu’ils vivent aujourd’hui.

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