Dans le contexte de la pandémie de coronavirus, le clergé doit prendre des décisions novatrices afin de prendre soin non seulement de la vie et de la santé des fidèles, mais aussi de leurs besoins spirituels, tout en respectant les prescriptions des autorités. Dans une interview exclusive à RIA-Novosti, le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, a donné son avis sur la seconde intervention du président devant les citoyens russes, sur les nouvelles mesures prises pour lutter contre l’épidémie, sur la possibilité de les concilier avec les offices liturgiques de la Semaine sainte et de la fête de Pâques (le 19 avril cette année) et avec les traditions comme le triple baiser pascal, la bénédiction des gâteaux de Pâques et la visite au cimetière.

  • Monseigneur, quels commentaires pourriez-vous faire sur la seconde intervention du président au sujet de la propagation du coronavirus et sur les nouvelles mesures de lutte contre l’épidémie, notamment sur la prolongation de la période de confinement jusqu’au 30 avril ?
  • C’est une intervention importante et tout à fait d’actualité. Le président fait ce qu’il peut pour protéger la vie de nos concitoyens. La prolongation des jours chaumés à un mois entier coûtera des milliards au pays, le développement économique du pays en souffrira, et les porte-monnaie des simples citoyens seront les premiers à le ressentir. Mais la vie vaut plus que tout, et aucune somme ne saurait compenser les vies qui seraient perdues parce que les mesures sanitaires n’auraient pas été observées. C’est pourquoi je soutiens chaudement les mesures strictes qui sont mises en place. Toute vie a de la valeur, une vie préservée est plus importante que le progrès économique. Le nombre de personnes contaminées augmente, celui des victimes aussi, mais n’oublions pas que ces chiffres auraient été autres, sans ces mesures.

Le président a souligné que, si la situation le permet, la période de confinement sera écourtée. Nous l’espérons, tout en comprenant que le pic épidémique n’a pas encore été atteint, et qu’il faut tout mettre en œuvre pour que le moins possible de gens soient contaminés.

  • Quelles seront les conséquences de cette période de quarantaine nationale pour les revenus des clercs, dont beaucoup ont des familles nombreuses ? Les paroisses ne seront-elles pas ruinées ?
  • L’Église n’abandonnera pas ses prêtres et leurs familles dans cette situation difficile. Peut-être celle-ci permettra-t-elle à la société de comprendre enfin que c’est la paroisse qui nourrit le prêtre. Les médias, en particulier les médias d’opposition, les libéraux, ne cessent de répandre des histoires sur les revenus soi-disant fabuleux du clergé, sur les limousines dans lesquelles les prêtres, paraît-il, se déplaceraient. Cela n’existe pas, les revenus des prêtres ne sont pas fabuleux. La majorité des prêtres, à quelques rares exceptions, vit très modestement. L’Église vit exclusivement des offrandes des paroissiens, elle ne reçoit pas de dotations de l’état.

Les églises ne seront certainement pas ruinées, mais, les revenus ayant brutalement diminué, il faudra aussi limiter les dépenses. Peut-être parviendra-t-on à organiser la collecte des dyptiques en ligne, les paroissiens versant également en ligne leur offrande. Par contre, il ne faudrait en aucun cas que des prix soient fixés. Les offrandes ne peuvent être que volontaires, c’est le donateur lui-même qui doit en fixer le montant. Si un paroissien ne peut rien donner, cela ne doit pas l’empêcher de pouvoir demander des prières pour ses proches.

  • Comment l’Église peut-elle soutenir la population, quel soutien attendez-vous vous-même des croyants ?
  • Le patriarche a prescrit aux services sociaux des paroisses, des métochions et des monastères d’aider, autant que possible, les personnes qui courent le plus de risques. De quelle aide s’agit-il ? De livrer des produits alimentaires, des médicaments. Il s’agit aussi, naturellement, de l’aide que les prêtres apportent personnellement, tout en observant les règles d’hygiène pour se protéger. Les prêtres viendront chez les personnes âgées, chez les malades pour leur donner la communier, les confesser, leur donner le sacrement de l’onction, comme cela s’est toujours pratiqué avant l’introduction des mesures sanitaires.

Une situation de crise est aussi toujours une situation qui offre des possibilités nouvelles. Les croyants ont la possibilité unique de créer ce que saint Paul appelle « l’église domestique ». Une famille chrétienne, en effet, est l’Église en miniature. Jésus Christ a dit : « Là où deux ou trois sont réunis en Mon nom, Je suis au milieu d’eux » (Mt 18,20). Il n’a pas dit : « Là où cent, deux cents ou cinq cents personnes sont réunies », mais « deux ou trois ». Où est-on souvent réuni à deux ou trois ? Dans la famille. Il est temps de s’interroger : prions-nous souvent en famille, avec les enfants, avec nos parents ? Dans beaucoup de familles, la journée commence dans l’agitation : les enfants se pressent pour aller à l’école, le papa et la maman se dépêchent de partir au travail, il faut prendre le temps de déjeuner, surtout ne pas manquer le bus. Pas le temps de prier. Le soir, tout le monde est fatigué, on a envie d’échanger, de regarder la télé. Pas le temps de prier non plus, et puis on a sommeil.

Créer son église domestique, c’est un des devoirs les plus importants du chrétien. Nous avons trop souvent une attitude consommatrice vis-à-vis de l’Église : nous faisons une offrande pour nos dyptiques, le prêtre prie. L’Église est perçue comme une entreprise de services rituels, où l’on peut se présenter pour commander un service, en profiter, et la vie continue. Pourtant, l’Église doit trouver sa continuation dans les familles chrétiennes. Ceux qui n’ont pas encore fondé leur église domestique ont aujourd’hui la chance de pouvoir le faire.

  • Que recommandez-vous aux fidèles qui observent la tradition de se rendre au cimetière la veille de Pâques et le jour de la fête ?
  • La fête de Pâques ne consiste pas en la visite au cimetière. Si elle s’avère cette année impossible pour des raisons sanitaires, il faudra s’en abstenir. Sachez que la coutume d’aller au cimetière à Pâques date de l’époque soviétique. La tradition de l’Église ne prescrit rien de semblable. Bien plus, durant la semaine de pâques, on ne commémore pas les défunts.

Le premier office des défunts célébré après Pâques est le mardi de la seconde semaine de Pâques (le 28 avril cette année, n.d.r.). C’est à cette date qu’il convient d’aller au cimetière, si la situation épidémiologique le permet. Sinon, il faudra attendre la fin du confinement.

  • N’est-ce pas un péché que de se préparer à la fête, de faire la fête, même pour Pâques, dans une période aussi dure pour tout le monde ? Le sens de la fête en est-il changé, à votre avis ?
  • Au contraire ! La fête de la Résurrection est une fête de la victoire sur la mort. Nous devons absolument fêter Pâques, même sans pouvoir venir à l’église. Souvenez-vous de l’époque soviétique. Tous les fidèles ne pouvaient pas venir à l’église pour Pâques. Des cordons de miliciens les entouraient, on ne laissait pas entrer les jeunes. Et il n’existait pas de retransmission à la télévision. Où fêtait-on Pâques ? Dans son église domestique, en famille.
  • Selon les mesures prises, peut-on être sanctionné en allant à l’église ? Les policiers ont-ils le droit de m’arrêter à mi-chemin et de me renvoyer chez moi ? Est-ce acceptable pour les croyants ? Et si l’église est à moins de cent mètres de chez moi, plus près que le magasin, je peux y aller ou non ?
  • C’est une question intéressante, merci de la poser ouvertement. Tout dépend de la région. Ainsi que de la cohérence des mesures prises par les autorités fédérales et locales. Dans certaines régions, la quarantaine n’a toujours pas été décrétée. A Moscou, nous sommes en confinement, mais son fonctionnement dans la pratique n’est pas clair pour tout le monde. On a d’abord dit que les collaborateurs des institutions qui ne fermaient pas auraient des laissez-passer. Ensuite, on a annoncé qu’ils n’en auraient pas. Entre temps, la police a déjà commencé à dresser des procès-verbaux et à infliger des amendes aux piétons sur le simple chef d’accusation qu’ils allaient quelque part. Un gag circule déjà dans les réseaux sociaux : le meilleur laissez-passer, c’est un billet de 5000 roubles. Mais on ne peut pas avoir un billet de 5000 roubles pour chaque policier.

On attend donc la publication de règles, afin que les citoyens sachent ce qui peut leur valoir une amende et ce qui ne le mérite pas. Autrement, la police risque d’agir de façon arbitraire, et cela ne doit pas être.

  • Le clergé continuera-t-il à célébrer dans les églises et les monastères à Pâques et tous les jours, comme à l’ordinaire, après le 30 avril, ou y aura-t-il des changements ?
  • Les services liturgiques dans les monastères et dans les paroisses ne s’arrêteront pas un seul jour.

On lit beaucoup de désinformation à ce sujet. On a même dit, en se référant à moi, que le sacrement de communion n’aurait pas lieu. Ce n’est pas vrai, je n’ai pas dit cela. Les offices et les sacrements continuent à être célébrés. Par contre, c’est aux régions et aux diocèses de décider si les fidèles auront accès ou non aux églises, en fonction de la situation épidémiologique. Il peut se produire qu’il faille célébrer derrière des portes fermées, ou bien qu’on n’admette à l’église qu’un nombre limité de fidèles.

A Moscou, la situation est paradoxale. Le patriarche a appelé les fidèles à rester chez eux. La majorité a respecté sa demande. Heureusement. Mais il y en a qui continuent à venir à l’église. Nous ne pouvons les en chasser, et ne le ferons pas, sauf s’il nous est prescrit à  un moment donné de fermer les églises. Mais dans cette décision n’émanerait pas de l’Église, elle émanerait des autorités civiles.

  • Comment la situation va-t-elle évoluer ? Je m’inquiète surtout du dimanche des Rameaux (12 avril), de la Semaine sainte (à partir du 13 avril) et de Pâques (19 avril). Si je veux, par exemple, mettre un cierge ou donner mes dyptiques, on me laissera entrer ?
  • Comme je l’ai déjà dit, à l’heure actuelle, à Moscou, les portes de toutes les églises sont ouvertes, mais le patriarche a demandé aux fidèles de rester chez eux. Dans d’autres régions, il en va autrement. Comment la situation évoluera-t-elle dans chaque région, c’est difficile à dire. Le mieux est donc de rester à la maison, de ne pas sortir, de respecter le confinement.

Je pense que chaque diocèse adoptera et publiera des recommandations aux fidèles quant à la possibilité ou non de venir à l’église pour la Semaine sainte.

  • La procession pascale aura-t-elle lieu, ou sera-t-elle supprimée ?
  • Encore une fois, il est difficile de répondre à cette question pour l’instant. La décision en sera prise plus tard.
  • Pourra-t-on se saluer à Pâques, échanger le traditionnel triple baiser pascal ? A quoi invitez-vous les fidèles ?
  • Je les invite à se réjouir de la Résurrection du Sauveur. Nous ne savons pas comment se passeront les journées pascales, mais je crois que même l’absence du triple baiser pascal ne pourra assombrir la joie pascale, ni celle du clergé, ni celle des paroissiens.
  • La bénédiction des koulitchs, des œufs, les échanges de cadeaux, les repas de fête, tout cela peut être annulé ? Comment les gens pourront-ils exprimer leur joie et la partager ?
  • Pourquoi le repas familial devrait-il être annulé ? A l’intérieur de son église domestique, toute famille peut préparer des koulitchs, de la paskha, réveillonner la nuit de Pâques après avoir regardé la retransmission de l’office patriarcal de Pâques à l’église du Christ-Sauveur.

S’il se trouve impossible de faire bénir les gâteaux de Pâques et les œufs le Samedi saint, disons-nous que pendant les soixante-dix ans qu’a duré le pouvoir soviétique, beaucoup de fidèles en étaient privés aussi. Et lorsque nous viendrons, l’an prochain, faire bénir nos koulitchs, nous nous rappelerons notre réclusion pascale et nous nous réjouirons de ce que beaucoup n’apprécient plus à sa valeur : la possibilité de venir à l’église et d’y prier ensemble sans obstacles.

N’allons pas dramatiser la situation. Plusieurs générations ont vécu dans un contexte de persécutions contre l’Église. Dans les années 1930, la majorité des églises était fermée, les prêtres avaient presque tous été fusillés, dans beaucoup de villes et de villages on ne pouvait même plus aller à l’église, ni communier, ni faire baptiser son enfant. C’est ainsi que l’Église a vécu pendant des années. Aujourd’hui, grâce à Dieu, c’est fini. Nous sommes libres de vivre pleinement notre vie d’Église. Nous ne sommes que temporairement placés dans une situation d’auto-isolement. Vivons ce temps avec humilité et avec calme. Grâce à nos efforts communs, préservons le maximum de vies humaines. Le Seigneur nous le revaudra. Mais il nous châtierait de notre insouciance.

Inutile de déprimer, d’avoir peur, de paniquer, de s’inquiéter. Cessons de nous décourager et fondons nos petites églises domestiques. C’est ainsi que nous surmonterons ce fléau.

  • La semaine prochaine, votre série de documentaires « Jésus Christ. Sa vie, Sa doctrine » doit passer à la télévision sur la chaîne « Koultoura ». Que voulez-vous dire au téléspectateur ? Avez-vous fait exprès de faire passer l’émission au moment où les gens sont rivés à la télévision, ou est-ce une coïncidence ?
  • J’ai créé le scénario de cette série d’après l’ouvrage en six tomes du même nom. Les films ont été tournés, avec ma participation, il y a deux ans. Les opérateurs sont ensuite partis filmer différents lieux en Terre Sainte, ils ont choisi les images. Dès l’automne dernier, la chaîne « Koultoura » avait prévu de diffuser la série avant Pâques. Personne n’aurait pu prévoir que nous serions tous confinés à ce moment-là.

L’idée de cette série revient au directeur général de la chaîne, Sergueï Choumakov. Voici comment cela s’est passé. En 2016, nous nous sommes tous les deux trouvés sur une liste de personnes que le président voulait décorer. En attendant le président, nous nous sommes assis dans le foyer de la salle du kremlin, et j’ai dit à S. Choumakov que je venais de finir une série de livres sur Jésus Christ. Je crois que je lui en ai même offert un tome. Il m’a dit immédiatement : « Faisons une série documentaire d’après votre livre. » Ensuite, nous nous sommes vus plusieurs fois pour discuter de la forme, tout a été fixé pour tournage, et il a voulu être le producteur de la série.

Dans chaque épisode, je parle d’un aspect différent de la vie et de l’activité de Jésus Christ. Par exemple, un film est entièrement consacré aux miracles, un autre aux paraboles. Je m’efforce de montrer le contexte historique, dans lequel Il a vécu. Je pense que les téléspectateurs apprendront beaucoup de choses sur le Christ grâce à ce film qui n’est pas, d’ailleurs, destiné seulement aux croyants, mais à un large public. Car Jésus Christ n’est pas simplement le fondateur d’une tradition religieuse parmi d’autres. Il est l’homme le plus connu de l’histoire de l’humanité. C’est de sa date de naissance que part notre calendrier, pas de celle d’un autre homme.

Que cette série documentaire soit mon cadeaux à tous ceux qui ne pourront pas sortir de chez eux, qui, par la force des circonstances, sont fixés à leur écran de télévision, à leur ordinateur ou à leur portable. Que le Christ Lui-même entre dans notre vie, dans notre maison, qu’Il nous illumine de Sa lumière divine, qu’Il nous aide à vivre ces temps difficiles.

 

Propos recueillis par Olga Lipitch