Le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, a raconté au correspondant du journal « Kommersant » comment l’Église orthodoxe russe envisage la situation en Ukraine en général, et l’élection du Primat de l’Église orthodoxe ukrainienne (Patriarcat de Moscou) en particulier. L’interview a été publiée le 2 août 2014.

– Quel hiérarque ukrainien, selon vous, a des chances d’occuper le siège de Kiev ?

 

–          L’élection du métropolite de Kiev, d’une part, aura lieu à huis clos, d’autre part, est une affaire interne à l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, qui dispose d’un statut d’auto-administration. C’est pourquoi nous ne nous exprimons pas publiquement sur les candidats, et le vote aura lieu uniquement à l’intérieur de l’Église ukrainienne. Il sera à bulletin secret, les évêques ne discuteront pas des candidatures, chacun marquera sur son bulletin quel candidat il estime le plus convenable pour ce poste. Deviendra métropolite de Kiev celui qui aura rassemblé la majorité des voix de l’épiscopat ukrainien. Je suis absolument certain que ce sera un candidat digne, capable de poursuivre au plus haut niveau l’œuvre du métropolite Vladimir.

– Mais le Patriarcat de Moscou a-t-il tout de même des préférences pour la candidature au poste de Premier Hiérarque de l’Église d’Ukraine ?

–          Certes. Nous soutiendrons le candidat que l’épiscopat ukrainien choisira.

 

– Deux églises orthodoxes existent actuellement en Ukraine : l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou et le Patriarcat de Kiev. Quelle différence de principe y a-t-il entre elles ? Comment se fait-il qu’il y ait deux églises en Ukraine ?

–          Il n’existe qu’une seule Église orthodoxe en Ukraine, c’est l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou. C’est la seule Église ukrainienne canonique. C’est elle l’Église locale d’Ukraine, l’héritière directe de l’antique métropole de Kiev, qui poursuit l’œuvre commencée par le saint prince Vladimir. Elle fait partie intégrante de l’Église orthodoxe russe une et multinationale, née dans les eaux du Dniepr.

Il y a encore deux autres groupes de fidèles qui prétendent à l’appellation d’Église orthodoxe, mais ce sont des structures schismatiques. L’une d’entre elle est dirigée par l’ancien métropolite de Kiev Philarète, déchu de son rang, défroqué et excommunié. Il y a aussi une structure qui porte le nom d’église autocéphale ukrainienne. Nous ne perdons pas l’espoir que les personnes qui se sont trouvées faire partie de ces structures, soit par leur faute, soit pour quelque autre raison, rejoignent l’Église.

La principale différence entre ces structures est que l’une d’entre elles est l’Église, tandis que les deux autres sont des groupements schismatiques. De notre point de vue, c’est une différence essentielle.

– Y a-t-il un dialogue en cours entre l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou et l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev, et, si oui, à quel niveau et sur quelles questions ?

–          Une commission a été créée dans l’Église orthodoxe ukrainienne, qui s’occupera de ce thème.

– Il y a donc une collaboration ?

–          Il y a aussi une collaboration au sein du Conseil des églises panukrainien.

– A l’époque du métropolite Vladimir, on disait que l’intégrité de l’Église ukrainienne reposait sur lui et que, lorsqu’il ne serait plus, il y aurait un schisme, autrement dit que la plupart des clercs rejoindront le patriarcat de Kiev. Cette menace est-elle réaliste ?

–          Je pense que cette opinion est tout aussi peu fondée que les représentations sur l’unité de l’Église catholique qui reposerait sur tel ou tel pape. Durant les 20 siècles d’existence de l’Église romaine, les papes se sont succédés à maintes reprises, mais les structures ecclésiastiques restent et continuent à se développer. Personne ne semble gêné de ce que, par exemple, le chef de l’église gréco-catholique, laquelle se positionne comme église ukrainienne nationale, ne soit basé ni à Lvov, ni à Kiev, mais à Rome. Et lorsqu’on demande pourquoi le chef de l’Église russe multinationale réside à Moscou, et pourquoi l’Église ukrainienne doit faire partie du Patriarcat de Moscou, on omet ce fait. Pourtant, l’Église orthodoxe ukrainienne a un statut d’auto-administration, elle est donc indépendante de Moscou aussi bien administrativement que financièrement. Il reste le lien spirituel, qui s’exprime dans la mention liturgique du Patriarche de Moscou et de toute la Russie dans les églises de l’Église orthodoxe ukrainienne.

– Après le décès du métropolite Vladimir, les représentants du patriarcat de Kiev ont renforcés leurs tentatives d’union des deux églises. La menace d’une réunion des églises ukrainiennes des Patriarcats de Moscou et de Kiev est-elle réelle ?

–          Nous ne parlons pas de « menace de réunion », nous disons que la réunion de tous les croyants orthodoxes dans le sein de l’Église canonique est hautement souhaitable. Elle répond aux attentes des fidèles ukrainiens et du peuple ukrainien. Mais il faut comprendre que la réunion ne peut être une fusion mécanique des membres de l’Église et des schismatiques dans une seule structure. Revenir du schisme, c’est toujours un processus qui exige une repentance et qui n’est pas une union artificielle et mécanique de parties, mais le retour au sein de l’Église de ceux qui s’en étaient écartés.

Comment se fera ce retour, c’est une autre question, et je pense que l’Église sera prête à appliquer des procédures qui ne seront pas humiliantes pour ceux qui renoncent au schisme. Mais il doit s’agir précisément du retour à l’Église de ceux qui en étaient tombés. Ou bien de la réunion à l’Église de ceux qui n’en avaient jamais fait partie.

– A votre avis, l’union est en principe possible ?

–          La réunion des schismatiques à l’Église est possible et répond à nos espérances et à nos attentes.

– Les relations entre la Russie et l’Ukraine sont actuellement passablement difficiles ; comment cette tension se reflète-t-elle dans l’Église orthodoxe russe ?

–          Elle se fait sentir d’abord dans le fait que chaque membre de notre Église ressent la douleur de la nation ukrainienne et celle des fidèles ukrainiens comme la sienne propre. Ce n’est pas un hasard si dans toutes les Églises du Patriarcat de Moscou en Russie, en Ukraine, en Biélorussie, en Moldavie, en Asie centrale, dans les Pays Baltes et à l’étranger on prie à chaque office pour l’Ukraine, pour ses fidèles affligés, pour que cessent les opérations militaires et que la paix longtemps attendue revienne. Et je pense que c’est par la prière que l’Église peut aujourd’hui aider le peuple ukrainien.

Mais n’oublions pas que dans le courant du conflit civil en Ukraine, des groupements non canoniques, ainsi que les uniates, ont adopté une position extrêmement politisée. Ils s’identifient clairement à un parti. L’Église orthodoxe ukrainienne canonique ne soutient pas un seul parti. Elle compte des fidèles des deux côtés des barricades. Elle est aujourd’hui la seule Église en Ukraine qui soit capable d’unir les fidèles, sans les diviser en fonction de leurs préférences ou opinions politiques.

 

– Les autorités ukrainiennes n’essayent pas d’influencer l’Église pour qu’elle adopte une position en particulier ? Celle qu’elles défendent elles-mêmes, par exemple ?

–          Je ne peux rien dire à ce sujet. Un membre de l’Église orthodoxe ukrainienne pourrait seul répondre à cette question.

– Comment les autres Églises locales voient-elles l’initiative du patriarcat de Kiev de fonder une église nationale ukrainienne indépendante de l’Église orthodoxe russe ?

–          Aucune Église orthodoxe locale ne soutient le soi-disant patriarcat de Kiev. Toutes les Églises orthodoxes locales sans exception soutiennent l’Église russe orthodoxe canonique et sa partie auto-administrée qu’est l’Église orthodoxe ukrainienne.

–          Que fera l’Église orthodoxe russe si le nouveau métropolite suit une politique de séparation du Patriarcat de Moscou ?

–          Il faut résoudre les problèmes lorsqu’ils apparaissent. Durant ces vingt dernières années, les évènements se développés très différemment en Ukraine. En 1992, lorsque Philarète Denissenko, alors métropolite de Kiev, a commencé à manœuvrer pour séparer l’Église ukrainienne du Patriarcat de Moscou, il a été activement soutenu par les dirigeants de l’époque. La situation était très complexe politiquement parlant, mais l’épiscopat ukrainien a choisi de préserver son unité. Les hiérarques se sont groupés autour de Sa Béatitude le métropolite Vladimir, qui a été élu au concile historique de Kharkov, et l’expérience a montré que l’Église a la capacité de résister tranquillement, dignement, aux vents froids qui souffrent de tous côtés et de garder le cap de l’unité.

– Pourquoi après la réunion de la Crimée à la Russie, le diocèse de Crimée n’a pas été inclus à l’Église orthodoxe russe, mais continue à faire partie de l’Église ukrainienne ?

–          La Crimée a toujours fait et continue à faire partie du territoire canonique de l’Église orthodoxe russe multinationale. Les vicissitudes de l’histoire font que les frontières politiques changent beaucoup plus souvent que les limites ecclésiastiques. On nous dit parfois que puisque de nouveaux états sont apparus sur le territoire de l’ex-Union soviétique, il faudrait y créer autant de nouvelles Églises. C’est la logique de ceux qui exigent la séparation de l’Église ukrainienne du Patriarcat de Moscou. Le slogan « Une Église indépendante dans un état indépendant » a souvent été repris par les hommes politiques. On s’abstient pourtant d’appliquer cette politique aux gréco-catholiques, par exemple : personne ne leur demande d’être indépendants de Rome.

Ce qui pose la question suivante : doit-il y avoir 13 Églises orthodoxes autocéphales sur le territoire de l’ex-Union soviétique ? Et pourquoi alors ne pas scinder l’Église d’Antioche en deux et créer une Église en Syrie et une au Liban ? Et pourquoi ne pas morceler le Patriarcat d’Alexandrie en 54 Églises, suivant le nombre d’états africains ? Cela n’a jamais été la tradition de l’Église orthodoxe. Les frontières qui existent dans le monde orthodoxe ont été délimitées au cours des siècles. Cela ne veut pas dire qu’elles ne sont jamais remises en cause. Mais une modification des frontières ecclésiastiques n’a jamais été la conséquence obligatoire d’un changement des frontières politiques.

– Ces six dernières années, les célébrations du baptême de la Russie avaient lieu à Kiev ; cette année, Moscou a été le centre des festivités, pourquoi ?

–          A cause de la situation politique très tendue en Ukraine. Nous n’avons pas voulu créer de nouvelles difficultés politiques aux fidèles ukrainiens. A l’heure actuelle, des forces qui ne veulent ni l’unité de l’Église ukrainienne, ni l’unité du peuple ukrainien auraient pu récupérer ces célébrations.

– Quels hiérarques de l’Église orthodoxe russe seront présents au Concile ?

–          Aucun hiérarque ne faisant pas partie de l’Église orthodoxe ukrainienne ne sera présent au concile de Kiev, dans la mesure où il s’agit d’une affaire interne à l’Église orthodoxe ukrainienne.

– Le Patriarche ne prévoit pas de se rendre prochainement en Ukraine ?

–          Je n’ai pas connaissance de semblables projets pour l’instant.

– Vous vous êtes rendus deux fois en Ukraine cette année. Une fois, vous n’avez pas été admis à entrer sur le territoire du pays, une autre vous avez tout de même pu l’être. Avez-vous ressenti quelque disposition négative de la part de l’Ukraine ?

–          Je n’ai ressenti aucune disposition négative, en dehors du fait de n’avoir pas été admis une fois. Psychologiquement, c’était difficile de souhaiter le 75e anniversaire d’un prélat au nom du Patriarche dans la zone de contrôle des passeports de l’aéroport, de lui lire un message, de lui remettre une décoration. Mais je dois dire que mêmes les représentants des services de contrôle ont été parfaitement corrects.

Quant aux dispositions de nos fidèles en Ukraine, de notre épiscopat, lorsque j’ai participé aux funérailles du métropolite Vladimir, je n’ai ressenti aucune tension. Au contraire, j’ai éprouvé à quel point l’épiscopat était uni, j’ai ressenti l’unité spirituelle qui permet à l’Église orthodoxe ukrainienne, malgré les circonstances politiques, de préserver son unité interne et de conserver l’unité avec l’Église russe.

– Malgré la situation politique, l’autorité de l’Église est-elle restée la même ? L’Église fait-elle autorité en Ukraine ?

–          Je pense qu’elle dispose d’une grande autorité. Et ce n’est pas uniquement l’autorité du défunt métropolite Vladimir, c’est l’autorité de toute l’Église, l’autorité de son épiscopat, de son clergé.

– A votre avis, l’Église peut-elle contribuer à la paix ? Comme cela avait été le cas en 1993, pendant l’affrontement entre le Haut conseil de la RSFSR et le Président ?

–          L’Église est un artisan de paix. En Ukraine, elle remplit un important rôle pacificateur. Lorsque des moines de la laure des Grottes de Kiev sont sortis sur le Maïdan et sont restés sous une pluie battante et sous le vent pour servir de bouclier vivant entre les deux partis, afin de ne pas les laisser s’empoigner à mort, ce n’était qu’un exemple parmi tant d’autres de la résistance héroïque de l’Église orthodoxe ukrainienne pour l’unité du peuple ukrainien et contre les divisions qui sont, malheureusement, importées du dehors. Ceci témoigne du rôle pacificateur que joue l’Église ukrainienne, seule structure canonique capable aujourd’hui de rassembler la nation ukrainienne à l’est, à l’ouest, au nord et au sud.

Propos recueillis par Pavel Korobov