Interview du métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, à l’agence « Romfea ».

-Éminence, vous avez récemment séjourné en Grèce. Quel était l’objectif de ce voyage ?

– Avec la bénédiction du patriarche Cyrille, j’ai participé aux conférence Saint-Paul annuelles, à la métropole de Véria. J’y ai lu le message de Sa Sainteté et présenté une communication. J’ai profité de ce voyage pour visiter plusieurs lieux où passa l’apôtre Paul. Il y a deux ans, j’ai écrit L’Apôtre Paul, biographie, et depuis je cherchais à marcher sur ses pas. L’invitation reçue de Son Éminence le métropolite Pantéléimon de Véria m’a permis d’aller en Grèce et de visiter des lieux où séjourna saint Paul pendant son second et son troisième voyages missionnaires : Corinthe, Athènes, Véria, Salonique, Kavala, Philippes.

-Nous savons que vous avez rencontré plusieurs métropolites de l’Église grecque. En dehors de la partie officielle, avez-pu échanger pendant vos visites ?

-Visitant les lieux de la prédication de l’apôtre Paul, j’ai eu l’heureuse possibilité de rencontrer les chefs des métropoles locales, de m’entretenir fraternellement avec eux. Par un concours de circonstances, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe grecque se réunissait justement à ce moment-là à Athènes. Le béatissime Jérôme m’a offert de le rencontrer, ainsi que ses confrères. Nous avons discuté avec sincérité et chaleur de la situation dans le monde orthodoxe, de l’actualité des relations entre les Églises orthodoxes. Sa Béatitude jouit d’une haute autorité non seulement dans l’Église de Grèce, mais dans toutes les Églises orthodoxes locales. Sa voix est très importante pour l’Orthodoxie mondiale.

-Pendant votre rencontre avec l’archevêque Jérôme et les membres du Saint-Synode, avez-vous évoqué le problème de l’Église en Ukraine ?

-Oui, bien sûr, nous avons pu en parler. J’ai été très touché de l’amour fraternel et de la sincère compassion du primat et des hiérarques de l’Église grecque à l’égard du clergé et des fidèles de l’Église orthodoxe ukrainienne et de son primat, le métropolite Onuphre de Kiev et de toute l’Ukraine. Bien que tous les médias grecs soient loin de décrire ce qui se passe dans la vie de l’Église en Ukraine, en particulier les saisies d’églises et les nombreux cas de violence à l’encontre des fidèles, la plupart de mes interlocuteurs grecs étaient bien informés des évènements en Ukraine et manifestaient un vif intérêt pour ce sujet. Je dois dire que nous avons été partout accueillis chaleureusement, et tous les hiérarques que nous avons rencontrés ont fait preuve de compréhension et manifesté leur soutien. Je remercie Dieu de ce voyage, il m’a beaucoup appris. Nous avons quitté la Grèce avec un sentiment de joie spirituelle et la sensation claire de notre unité avec nos frères, avec tout le monde orthodoxe, comme si l’apôtre Paul lui-même nous avait donné sa bénédiction.

-Récemment, le patriarche Théodore II d’Alexandrie a déclaré dans une interview qu’ « il y a une solution au problème de l’autocéphalie ». Ne croyez-vous pas qu’une quelconque rencontre entre le patriarche œcuménique et le patriarche de Moscou à l’avenir pourrait donner de bons résultats.

-J’aimerais le croire, mais, malheureusement, je ne crois pas, pour l’instant, que cette rencontre soit possible. La position du Patriarcat de Constantinople est trop radicale. En 2018, nous avons proposé au patriarche Bartholomée d’étudier ensemble la question, de commencer ensemble ce travail de réflexion, mais il a répondu qu’il n’avait pas le temps. Il était très pressé de donner le tomos d’autocéphalie à l’Église ukrainienne pendant que Porochenko était au pouvoir. Mais l’Église orthodoxe ukrainienne, qui compte des millions de fidèles, n’avait pas demandé l’autocéphalie. Finalement, le tomos a été reçu par un groupe marginal de schismatiques, créé artificiellement sur la base de deux structures schismatiques existantes, et auquel on a donné le nom d’« Église orthodoxe d’Ukraine ». A peine quelques mois plus tard, cette structure bat déjà de l’aile : récemment, Philarète Denissenko, restauré dans son rang épiscopal par le patriarche Bartholomée, a déclaré qu’il se scindait de l’EOd’U et qu’il refondait le prétendu « patriarcat de Kiev ». C’est tout à fait naturel : un schisme a toujours tendance à se scinder. En Grèce, à une époque, il n’y avait qu’un seul groupe de vieux-calendaristes ; ensuite il y en a eu deux, et à présent ? Combien ? Huit ? Neuf ? Le même processus est en cours en Ukraine.

Dès le départ, nous avons eu du mal à comprendre la logique du patriarche Bartholomée, et nous ne la comprenons toujours pas. Peut-on imaginer le président grec réunir en une seule structure deux groupes de vieux-calendaristes, auxquels le patriarche œcuménique donnerait ensuite un tomos d’autocéphalie, déclarant l’Église orthodoxe grecque inexistante, et proposant à tous ses hiérarques de rejoindre la nouvelle structure ? Et pourtant, c’est justement ce qui s’est passé en Ukraine : un dirigeant civil a organisé une sorte de « concile de réunification » entre deux communautés schismatiques, ensuite un tomos d’autocéphalie a été remis aux schismatiques réunis, sans même qu’ils soient ré-ordonnés canoniquement. Ces schismatiques, en effet, n’ont pas été ordonnés canoniquement : la plupart d’entre eux ont été ordonnés par Philarète Denisseno alors qu’il été déjà anathématisé ; d’autres doivent leur ordination à un imposteur, un diacre qui se fait passer tantôt pour un évêque orthodoxe, tantôt pour un évêque anglican. Ces « hiérarques », le peuple les appelle des « auto-ordonnés ».

Il me semble que le patriarche œcuménique a longtemps été désinformé sur la situation réelle en Ukraine. On l’a assuré que presque tous les hiérarques de l’Église ukrainienne canonique souhaitaient l’autocéphalie, mais qu’ils craignaient Moscou : dès que le tomos serait signé, ils rejoindraient la nouvelle Église autocéphale. Mais cela ne s’est pas produit, et ne pouvait se produire. Pendant sa rencontre avec le patriarche Bartholomée, le 31 août dernier, à Constantinople, le patriarche Cyrille l’avait prévenu qu’il n’y aurait qu’un ou deux évêques susceptibles de passer à la nouvelle structure. C’est ce qui s’est passé : seulement deux des quatre-vingt-dix hiérarques de l’Église orthodoxe ukrainienne ont rejoint le schisme légalisé.

Le patrairche Bartholomée a déclaré que le but de son entreprise était de mettre fin au schisme en Ukraine. Pourtant, il est déjà parfaitement évident qu’aller vers ce but en réintégrant les schismatiques au détriment de l’Église canonique locale qui unit la majorité des orthodoxes, est une erreur. Le peuple ukrainien est resté fidèle à l’Église orthodoxe ukrainienne, et la nouvelle structure, totalement artificielle, a déjà commencé à se désintégrer à cause d’une agravation des tensions qu’elle contenait en germe dès le début.

-Il y a quelques jours, le patriarche Bartholomée a annoncé que l’Église orthodoxe grecque reconnaîtrait prochainement l’Église orthodoxe d’Ukraine et, à sa suite, d’autres Églises locales. Qu’en pensez-vous ?

-Nous sommes reconnaissants aux Églises orthodoxes locales de ce qu’aucune d’entre elles n’a reconnu l’EOd’U. Certaines Églises, en la personne de leurs primats ou par leurs synodes ont déclaré ouvertement leur désaccord avec les actes du patriarche Bartholomée, d’autres ont pris le temps d’étudier la question. Il me semble qu’il est très important de ne pas se presser de prendre des décisions unilatérales. Le temps mettra les choses à leur place. Si seulement une ou deux Églises reconnaissaient la nouvelle structure, cela ne ferait qu’approfondir la division, car il est évident que la majorité des Églises locales ne la reconnaîtra pas. Bien plus, en cas de reconnaissance de l’EOd’U par une Église locale, une division risquerait de se créer à l’intérieur même de cette Église, car une grande partie de la hiérarchie n’accepterait pas cette décision.

Il faut attendre, prier, espérer en la miséricorde divine, espérer que le Saint-Esprit nous éclairera tous et nous permettra de prendre la bonne décision au niveau panorthodoxe. Je suis profondément convaincu que le problème du schisme ukrainien doit être résolu de cette façon, avec la participation du plérôme de l’Église orthodoxe. Souvenez-vous du schisme bulgare, dans les années 1990 : on est bien parvenu à en venir à bout. A l’époque, le patriarche œcuménique avait rassemblé à Sofia les primats de toutes les Églises orthodoxes locales, et toutes les Églises avaient soutenu le patriarche Maxime, tandis que les schismatiques avaient été invités à se repentir. On aurait pu faire la même chose en Ukraine. Mais on a choisi une autre voie, et nous en voyons les tristes conséquences.

-Nous avons récemment publié un texte du métropolite Hiérothée de Nafpaktos, qui, entre autres, écrit que cesser de commémorer le primat d’honneur à la Divine Eucharistie c’est se mettre en situation de schisme. Conformément à ce modèle du métropolite de Nafpaktos, l’Église russe, puisqu’elle a cessé de commémorer le patriarche œcuménique, est schismatique. Est-ce vrai ? Peut-être certaines notions sont-elles ici mélangées, volontairement ou non ?

-Bien entendu. Si l’on part de cette logique, toutes les Églises locales orthodoxes sont schismatiques depuis 1054, puisqu’elles ne commémorent plus le pape de Rome qui était autrefois le premier dans les dyptiques. Au Ve siècle le patriarche Nestorius de Constantinople devint hérétique et il fut jugé par le Concile œcuménique ; doit-on dire que toutes les autres Églises étaient alors schismatiques ? Ou peut-être toutes les Églises qui ne signèrent pas l’union avec Rome, au XVe siècle, alors que le patriarche œcuménique l’avait fait, étaient-elles schismatiques ?

Personnellement, je me demande par quels arguments théologiques ou canoniques peut-on justifier le fait de faire volontairement du mal à des frères dans la foi, la discrimination, la violence. Mais il y a trop d’émotions de part et d’autre, et les gens perdent toute sobriété de pensée. Je ne voudrais pas engager un débat théologique avec le métropolite de Nafpaktos. Je me contenterai de rappeler que l’Église constantinopolitaine elle-même, ces dernières décennies, a plus d’une fois recouru à la rupture de la communion avec les primats d’autres Églises locales pour des raisons beaucoup moins sérieuses.

Je dois dire à nouveau que la rupture de la communion avec l’Église constantinopolitaine nous a causé beaucoup de tristesse et a été une mesure forcée. Mais légaliser un schisme, faire de lui une église « autocéphale » à la place de l’Église canonique existante et de la hiérarchie existante, l’acceptation de laïcs et d’imposteurs au rang « d’évêques », la bénédiction, dans les faits, de la violence contre les fidèles, toute cela contredit les principes fondamentaux de l’essence même de l’Église. Dans des cas aussi extraordinaires, refuser de rester en communion est une réaction saine, une réaction de rejet d’une nouvelle anomalie canonique par l’organisme ecclésial.

J’ai échangé avec beaucoup de hiérarques grecs et d’autres Églises locales dans le monde entier. Certains trouvent la rupture avec Constantinople une mesure trop radicale : ils disent qu’il fallait poursuivre les négociations. Mais personne ne considère notre position comme un schisme. Beaucoup nous expriment leur soutien. L’Église orthodoxe ukrainienne, dirigée par le métropolite Onuphre, reçoit du soutien de tout le monde orthodoxe.

Nous sommes reconnaissants à ceux des hiérarques des Églises locales qui nous soutiennent ouvertement, et à ceux qui trouvent simplement important de ne pas se hâter de prendre des décisions. Nous prions pour que le Seigneur nous aide à guérir ensemble les blessures causées à l’Église, les anciennes et les nouvelles, afin qu’accomplissant les paroles de saint Paul, « professant la vérité dans la charité, nous croissions à tous égards en celui qui est le chef, Christ. C’est de lui (…) que tout le corps (…) tire son accroissement selon la force qui convient à chacune de ses parties, et s’édifie lui-même dans la charité » (Eph 4,15-16).