Le 31 mai 2017, le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou et recteur de l’Institut des Hautes Études Saints-Cyrille-et-Méthode, est intervenu à l’assemblée plénière du Conseil de la Fédération pendant le « Temps de l’expert ».

Ce format est réservé aux interventions de scientifiques, d’hommes politiques, de metteurs en scène, d’artistes et d’autres personnalités, s’exprimant sur des problèmes d’actualité concernant la société ou l’état.

Avant son allocution, le président du DREE avait rencontré le chef du Comité du Conseil de la fédération au budget et aux marchés financiers, S. N. Riaboukhine.

Le président du Conseil de la Fédération, V. I. Matvienko, a présenté le métropolite Hilarion à l’assistance.

L’année 2017 est celle du centenaire des évènements tragiques des deux révolutions russes, celle de février et celle d’octobre 1917. Dans son intervention, le président du DREE est revenu sur ces évènements et a parlé des violentes persécutions contre l’Église tout au long du XX siècle en Russie.

« Les évènements révolutionnaires ont amené au pouvoir des dirigeants athées, s’efforçant non seulement de limiter l’influence de l’Église sur la société, mais de l’éliminer physiquement » a souligné l’archipasteur, rappelant qu’il n’y avait jamais eu durant les 2000 ans d’histoire de l’Église chrétienne de persécutions d’aussi grande ampleur que celles organisées en Union soviétique au XX siècle. « Déclarant la guerre à la religion et à l’Église, les autorités de l’état soviétique s’en sont prises à ce que le peuple avait eu de plus sacré durant des siècles, a poursuivi Mgr Hilarion. Finalement, la guerre contre Dieu est devenue une guerre du pouvoir contre son propre peuple, sous la forme de répressions touchant des millions de personnes, dans toutes les couches de la société ».

Le temps de l’athéisme violemment et artificiellement imposé aux foules est désormais révolu, a constaté le président du DREE : « Dans les années 90, la législation a fixé les normes d’nouveau rapport avec les organisations religieuses. Les obstacles empêchant artificiellement la renaissance de la vie de l’Église ont été levés. Des millions de personnes se sont converties, des milliers d’églises et de monastères ont été restaurées ou reconstruits, un enseignement de la religion et de la théologie est de nouveau dispensé, l’Église s’est à nouveau engagée sur le terrain social, a repris sa mission, elle a rouvert les aumôneries des militaires et des prisonniers ».

« Surmontant les terribles épreuves du XX siècle, notre Église et notre peuple sont entrés dans le XXI siècle renforcés par les prières des nouveaux-martyrs et des confesseurs de l’Église russe. Le lien vivant avec le passé nous permet de construire le présent et d’envisager l’avenir avec espérance, a affirmé Mgr Hilarion. Nous sommes appelés à tirer les leçons du siècle passé. La leçon principale est qu’on ne peut bâtir une société sans Dieu. »

Selon le métropolite, une autre leçon à tirer de l’histoire du XX siècle est que sans coexistence pacifique et coopération constructive des différentes ethnies, cultures et religions sur l’immense territoire de la Russie, il est impossible de construire une société soudée. « La politique nationale de la Russie, historiquement parlant, a toujours été basée sur le respect de la diversité des cultures et des traditions. L’originalité des cultures et des coutumes nationales, la diversité et le multilinguisme de la nation russe sont un patrimoine unique, que nous devons préserver » a dit l’hiérarque, remarquant que l’Église orthodoxe russe s’inspire de ces notions et est très attentive au développement du dialogue avec les différentes communautés religieuses.

Selon le métropolite Hilarion de Volokolamsk, les principaux défis qui se posent aux religions traditionnelles en Russie sont aujourd’hui le relativisme religieux et le terrorisme s’armant de slogans islamiques. « Les leaders religieux ont une responsabilité dans la lutte contre le terrorisme. Ils doivent, par l’exemple de leur propre vie, mettre en avant les valeurs de compassion, de bienveillance et de paix, dénonçant la fausseté et le mensonge de l’idéologie misanthropique des extrémistes, quels que soient les slogans dont ils se servent. Je tiens à rendre hommage aux leaders musulmans de Russie, qui condamnent unanimement et sans compromis les terroristes, déclarant résolument que leur idéologie n’a aucun rapport avec l’islam » a continué Mgr Hilarion.

Parlant de l’extrémisme, le président du DREE s’est plus longuement arrêté aux persécutions que subissent les chrétiens des pays du Proche-Orient et d’Afrique du Nord. « Le Patriarcat de Moscou a fait depuis des années la défense de nos frères et sœurs en détresse un des principaux vecteurs de sa politique étrangère » a constaté Mgr Hilarion, soulignant que les chrétiens sont systématiquement éradiqués sous les yeux du monde civilisé. Ces éliminations ont pris depuis longtemps les proportions d’un génocide. Cependant, ce problème a longtemps été tu en Occident. On s’est mis à parler très récemment des persécutions contre les chrétiens, notamment au plus haut niveau politique.

« Le terrorisme est un défi commun à tous les pays du monde, y compris la Russie. Et la lutte contre le terrorisme ne revient pas seulement à liquider ceux qui ont déjà commis ces crimes. Notre pays a besoin d’un système efficace de prévention, à la création duquel l’état et toutes les forces vives de la société, notamment les religions traditionnelles, doivent participer » a assuré le métropolite Hilarion de Volokolamsk.

L’enseignement religieux peut et doit être un facteur important de lutte contre l’idéologie terroriste. « Nous ne luttons pas pour l’enseignement de la religion à l’école parce que nous voulons convertir tout le monde à l’Orthodoxie, a assuré l’hiérarque. Chacun, adulte et enfant, a le droit de confesser n’importe quelle religion ou de n’en confesser aucune. A la question posée par un respectable présentateur de télévision – sera-t-il jugé pour athéisme – il ne peut y avoir qu’une seule réponse : non. Mais nous devons nous préoccuper de ce que nos citoyens sachent ce qu’enseignent les religions traditionnelles et quelle est la différence entre l’islam réel et le terrorisme à slogans islamiques. Pour cela, il faut élargir l’enseignement de la religion à l’école primaire, secondaire et supérieure. Les enfants ne doivent pas uniquement connaître leur propre tradition religieuse, mais savoir aussi quelles sont les traditions religieuses de leurs voisins. L’ignorance religieuse fait de nos jeunes gens des proies faciles pour les organisations extrémistes et terroristes. »

Il faut inculquer des connaissances sur les religions traditionnelles aux enfants et aux jeunes, sans se limiter à une option à l’école primaire où à l’université. « Le caractère laïc de l’état, auquel se réfèrent sans cesse les apologètes de l’idéologie séculariste, ne doit pas être interprété comme une interdiction d’enseigner la religion à l’école. »

Continuant sur le thème, Mgr Hilarion a dit : « Nous sommes habitués à ce que les connaissances en religion soient enseignées par des historiens des religions, des sociologues, des politologues, pour lesquels la religion n’est qu’un objet d’étude. Mais à part les sciences des religions, qui étudient la religion de l’extérieur, il existe depuis des siècles une autre approche, celle de théologie. A notre époque, elle est particulièrement d’actualité, parce qu’elle s’appuie sur la vision du monde et sur les valeurs d’une tradition religieuse concrète. » La théologie est une science humaine, étudiant les formes de la vie religieuse, l’histoire de la doctrine, les valeurs morales, ainsi que le patrimoine culturel religieux, notamment l’art, la musique, la littérature, a rappelé le métropolite, constatant que l’Église défendait le statut scientifique de la théologie.

Dans le système d’enseignement supérieur russe, la théologie est en train de devenir une discipline et il sera nécessaire de développer différentes spécialisations concrètes : théologie orthodoxe, islamique, juive, en utilisant par ailleurs ce nouvel espace scientifique pour développer le dialogue et la coopération interconfessionnels, a déclaré le métropolite Hilarion.

Selon lui, l’enseignement religieux peut également être une barrière fiable contre l’idéologie de permissivité morale venant d’Occident. « Lorsqu’il ne reste plus rien de saint, lorsque les cohabitations homosexuelles sont mises au même niveau que l’union conjugale entre l’homme et la femme, lorsqu’on permet aux couples homosexuels d’adopter des enfants qui, au lieu d’un papa et d’une maman, auront un parent numéro un et un parent numéro deux, lorsqu’on légalise l’euthanasie, conçue comme un moyen pratique de se débarrasser des gens inutiles, qu’ils soient malades ou âgés, on ne peut ne pas entrevoir la profonde maladie morale de la société occidentale, a souligné l’hiérarque. En Russie, nous savons par expérience où mènent le rejet des valeurs morales absolues et l’athéisation forcée de la population. Avec d’autres slogans, c’est précisément une athéisation qui est en marche en Occident. »

Par ailleurs, a constaté Mgr Hilarion, l’enseignement religieux permet aussi de renforcer l’institut familial. Or, l’un des moyens d’affaiblir cet institut est la baisse de la natalité. « Beaucoup de couples ne désirent pas avoir d’enfants, supposant que l’arrivée d’un enfant peut gêner leur carrière, augmenter les frais ou tout simplement déranger leur rythme de vie ordinaire, a remarqué l’intervenant. D’autres couples, confrontés à des difficultés ou à des circonstances délicates, tuent volontairement leurs enfants conçus, mais pas encore nés. »

L’Église proclame la sainteté de la vie humaine, de l’instant de la conception à la mort naturelle, a remarqué l’hiérarque. « Cependant, nous soulignons que pour prévenir les avortements et en faire baisser le nombre, les mesures coercitives sont insuffisantes : il faut soutenir les femmes enceintes et les jeunes familles. L’Église, depuis des années, se consacre à ce problème, incitant les personnes intéressées et les organisations publiques à s’engager. Il faut encourager le développement de projets communs à l’Église et à l’état pour créer des centres de crise pour les femmes enceintes et les femmes avec de gens enfants en situation difficile » a dit le métropolite Hilarion de Volokolamsk.

Il a évoqué aussi les difficultés matérielles auxquelles sont confrontés les jeunes couples qui veulent fonder une famille et avoir des enfants, et a énuméré différentes propositions pour résoudre ces problèmes.

« Nous devons faire de la protection de la maternité et de l’enfance une priorité de la politique sociale de l’état, a déclaré le métropolite. Cela suppose une politique sociale forte. Selon le modèle économique dominant aujourd’hui, il s’agit de tirer le plus de bénéfices possibles et de protéger ses intérêts financiers, même au détriment des autres. L’Église insiste sur la nécessité non seulement de construire une économie basée sur des principes moraux, mais aussi de servir l’homme, selon ces mots de l’apôtre Paul : « C’est en peinant qu’il faut venir en aide aux faibles et se souvenir des paroles du Seigneur Jésus, qui a dit lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » (Ac 20, 35). Ceux qui font du bénéfice doivent prendre conscience de l’immense responsabilité qui pèse sur eux et être attentifs aux besoins des autres hommes, limiter les injustices économiques dans la société et ainsi accomplir la volonté de Dieu. »

L’un des problèmes les plus sérieux de la société russe actuelle est l’aspiration de personnes avides de bénéfices à profiter des citoyens défavorisés, a dit le métropolite Hilarion, mentionnant notamment l’activité des institutions de microfinance, qui accordent des crédits à des taux impossibles. Le patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie a déjà attiré l’attention sur ce problème, lors de son intervention à la Douma en janvier. « Il faut trouver un moyen d’aider les personnes qui vivent de salaire en salaire et ont besoin d’une aide financière à court terme. Je suppose qu’il faut réfléchir à la renaissance d’un institut comme les caisses d’entraide, qui étaient très répandues dans le passé, a dit le métropolite Hilarion de Volokolamsk. Il importe aussi de prendre des mesures pour accorder à la population des crédits à la consommation accessibles, dont le paiement ne jetterait pas les personnes dans une situation d’esclavage financier, car la plupart des citoyens s’adressent aux banques et aux organisations de crédit parce qu’ils éprouvent de réels besoins dans des circonstances difficiles. »

Une économie qui ignore les impératifs moraux et n’est orientée que sur l’enrichissement personnel de quelques citoyens ou de petits groupes de la population n’a pas d’avenir, a constaté le métropolite. Soulignant que l’Église ne s’immisçait pas dans les affaires de l’état, ne proposait pas un programme de transformations sociales, Mgr Hilarion a dit : « En même temps, l’Église a toujours pris soin de la prospérité de ses enfants, elle a toujours intercédé pour eux devant les grands de ce monde. Aujourd’hui, l’Église, sans imposer ses règles et ses coutumes à quiconque, reste la voix de la conscience populaire, intercède pour les gens devant le pouvoir exécutif et législatif. »

Constatant que ceux qui font les lois du pays ont une immense responsabilité, le président du DREE a remarqué que la législation devait être soumise à des objectifs ambitieux, et non à la conjoncture de l’heure. « L’Église peut aider dans le travail législatif. Ce n’est pas un hasard si S. S. le patriarche Cyrille, intervenant à la Douma d’état, a proposé plusieurs initiatives législatives concrètes, concernant notamment la résolution progressive du problème de l’avortement dans le pays, et tout une série de mesures pour protéger la maternité et l’enfance, notamment l’exonération d’impôts locaux pour les familles nombreuses » a dit le métropolite Hilarion, disant espérer que ces initiatives législatives seraient examinées par la Douma d’état et approuvées par la Conseil de la Fédération.

A la fin de son intervention, il a rappelé les paroles de Sa Sainteté sur les rapports entre l’Église et l’état : « Nous n’aspirons pas à cléricaliser la société… L’Église se bat de toutes ses forces pour une seule chose : pour une transformation positive de tous les aspects de la vie de l’individu et de la société. Sur cette voie, on ne peut ignorer l’importance d’une collaboration constructive avec l’état… Cette voie mène à l’assainissement moral, au renforcement de l’identité nationale et culturel de notre peuple et, finalement à la stabilité dans la société et dans l’état. »